Vendredi 25 mars 2011 5 25 /03 /Mars /2011 20:48

Au volant de votre voiture (extrait de « Les saintes chéries » de Nicole de Buron)

 

Il fait beau, Paris est ravissant. Vous fredonnez au volant de votre voiture :

« ta-ra-ta-ta, lala… Ah ! me voilà presque arrivée chez le docteur. J’ai un quart d’heure d’avance. Tout juste le temps de trouver tranquillement une place pour garer la voiture. Olé ! Il y a en a une plus loin – Non ! c’est une porte cochère. Continuons. Qu’est ce qui klaxonne derrière moi ? Le conducteur de la Mercedes ? Ben oui, je roule doucement, crétin, tu ne vois pas que je cherche à me garer ? Hou ! qu’il a l’air méchant ! je déteste  les possesseurs de Mercedes ! Achetez français. Faut pas s’énerver comme cela, mon petit père, sinon on devient cardiaque avant l’âge… C’est inouï à quel point les gens perdent leur calme en voiture, à Paris.

«  Allons bon ! un panneau d’interdiction de stationner ? En quel honneur ? Personne n’en sait rien, sauf un petit fonctionnaire caché dans un bureau quelque part. Gardons notre sang-froid ! le plus sûr, c’est encore de se ranger du côté où sont déjà garées toutes les autres voitures. C'est-à-dire en face… Naturellement, c’est toujours du côté opposé où je suis. Il faut que je coupe toutes les files de voitures. Allons-y ! Clignotant, amorçons la manœuvre… Mais enfin ! madame vous voyez bien que je veux aller en face me garer… Oui ! me ga-rer ! Pouffiasse, va ! Son mari ne doit pas s’amuser tous les jours ! Ne perdons pas notre calme. Laissons passer ce monsieur si élégant. Hé là ! sa portière frôle mon aile et il me regarde avec haine... Ben quoi, monsieur ! j’ai mis mon clignotant, non ?... Eh, va donc, pauvre connard… !

« …Ouf, ça y est… Me voilà du bon côté. Bien entendu, pas l’ombre d’une place en vue. Ah si ! en voilà une… Non, c’est encore une porte cochère. Il n’y a que des portes cochères dans cette rue. Là, ce sont les clous. Et si je me glissais ici, moitié sur les clous ? Allons bon… une contractuelle. Chère madame la contractuelle, je ne peux pas me mettre là, juste un petit peu sur les clous ? je vais chez mon médecin… le cancer… le Sida… ah ! ce qu’elles sont énervantes, celles-là, quand elles vous regardent fixement sans vous répondre et en tapotant leur crayon sur leur carnet de contraventions ! Salope ! Inutile d’insister. Filons. Qu’est ce qui klaxonne de nouveau ? Encore une voiture derrière ? Mais voyons, monsieur à la 4x4 Range-Rover, vous voyez bien que je-roule-doucement-parce-que-je-cherche-un-endroit-pour-me-garer. Qu’est ce qu’ils ont tous aujourd’hui ? Victoire ! un trou entre deux Citroën… Non ! c’est pas vrai… Je serai juste à l’heure chez le docteur... Ah ! le type de la 4x4 s’est arrêté pile collé contre ma R5… Quel imbécile ! reculez, monsieur ! vous voyez bien que je veux me ranger là… Il fait semblant de ne pas comprendre ! mais qui m’a fichu un taré pareil ! Reculez, monsieur, re-cu-lez ! Naturellement, une autre voiture est venue stopper derrière la sienne. Et encore une autre. Et il ne peut plus reculer. Et il se tape le front avec la main en me regardant… Non, mais c’est fou ! Pauvre con ! Faux aventurier ! Si je m’écoutais, je descendrais et j’irais lui dire ce que je pense de lui.

« … Mais ne perdons pas notre calme… le mieux est encore de faire en vitesse le tour du pâté de maisons et de revenir. Peut-être aurais-je la chance que personne ne me chipe la place pendant ce temps-là… Première rue : sens interdit… Deuxième rue : sens interdit… et alors ? Comment tourne-t-on à gauche, dans ce quartier ? Peut être jamais, après tout. Tiens ma parole, dans cette petite rue, il y a toute la place que l’on veut ! Maman ! c’est trop beau… Je ne serai en retard que d’un quart d’heure…

« … Attention ! Minute ! qu’est ce que j’aperçois ? des contraventions sur le pare-brise des autres voitures. A qui se fier, alors… Elles ont pourtant, toutes, leur ticket de parking. Alors pourquoi ? Parce que. A Paris, il faut partir du principe que tout est interdit aux automobilistes et que si l’on n’attrape pas de contraventions, c’est uniquement par chance. Fuyons !

« … Cette fois, je vais vraiment être en retard… Tant pis, je laisse la voiture là et j’aurai une amende. On verra bien… Ca, c’est idiot, quand même. C’est cher ! et le temps qu’on  ne réponde pas, ça double et on a l’huissier à la porte. Ras-le-bol ! j’enverrai mes pauvres enfants chez le ministre… Je prendrai la tête d’une manif des automobilistes brimés. Parce que, après tout, s’il n’y avait pas d’automobilistes, il n’y aurait pas d’usines de voitures et il y aurait encore plus de chômeurs, non ?...

« … Allons, allons, ne perdons pas notre calme… Il vaut quand même mieux éviter cette contravention… Tant pis, j’expliquerai au docteur les raisons de mon retard. Celui-là, il n’a qu’à habiter ailleurs, après tout. Dans un quartier où l’on peut venir en voiture… Tiens, cela n’est pas la peine de m’énerver.  (…)

« … J’ai maintenant trois quart d’heures de retard… Tant pis : un peu plus, un peu moins… je dirai au docteur que je me suis trompée d’heure… Le tout est de ne pas perdre son sang-froid… Je vais essayer de me glisser là… J’ai à peine la place mais enfin, en poussant un peu cette 2CV en arrière et cette 405 Peugeot en avant, j’y arriverai peut être…

« … Qu’est ce qui se passe ?... Malheur ! avec mon pare-chocs j’ai accroché le pare-chocs de la 2 CV derrière et je l’entraine en avant avec moi… Quel bruit atroce… Tous les gens s’arrêtent dans la rue… Que faire ? Décrocher les deux pare-chocs ? C’est évident… Quel cauchemar !...

« … On se calme ! tous ces badauds autour de moi… Ben quoi, bonnes gens, vous n’avais jamais vu une femme en équilibre sur le pare-chocs d’une 2 CV ?... Monsieur, s’il vous plait, pourriez vous m’aider ?... vous seriez si gentil… vous tirez simplement vers le haut le pare-chocs de ma petite R5 pendant que je saute à pieds joints sur celui de la 2 CV… OK ? Allons-y ! Mieux que ça !... Les hommes n’ont plus de muscles à notre époque, c’est incroyable !... Allons bon ! voilà que ce monsieur a maintenant les mains toutes sales. Qu’est ce qu’il faut que je fasse ? L’emmener chez le docteur se nettoyer ?... Merci, monsieur, vous êtes un ange… Si, si, vous êtes un ange… Pourvu qu’il ne veuille pas me faire la cou après cela… Je n’ai pas le temps, vraiment…

« … Maintenant, recommençons la manœuvre pour me ranger… Qu’est ce qu’il dit, celui-là ? Braquer à droite ? Comment cela, à droite ? et celui-là, pourquoi fait il mine de tourner un volant à gauche ?... Parce que sa droite, c’est ma gauche ?... Braquer où maintenant ? Je n’y comprends plus rien… Bing !... C’est moi qui vient de heurter violemment la Peugeot devant… Ils rient tous ! On se calme ! On se calme !... Je sens que mes joues brûlent… Qu’est ce qu’il dit, ce coursier sur sa grosse moto ?... : « Alors, Maman, on joue aux tamponneuses ? » Ta gueule, toi !...

(…)

« … je n’ai plus qu’à me procurer un ticket de parking au distributeur. Bon. Le premier est en panne ? Courons au second. Malheur, je n’ai pas assez de monnaie. Où en trouver ? Au café du coin. A condition d’y boire un crème, me prévient le garçon. Il est brûlant (le crème, pas le garçon). Tant pis ! Avalons et re-courons au distributeur. Combien je mets de pièces ? Plein. Le docteur va sûrement me faire attendre des heures pour se venger de mon retard. J’appuie sur ce gros bouton, là… et aucun ticket de parking ne sort. Saloperie de machine !... Tiens, prends un bon coup de poing ! Ah ! voilà toutes mes pièces resortent dans un gling-gling de ferraille. Recommençons la manœuvre… Encore les pièces qui ressortent ! Je vais devenir folle ! un bon coup de pied cette fois-ci. La machine couine. Et du coup ne me rend plus mes pièces. Me voilà sans ticket de parking et sans monnaie. Non ! je ne pousserai pas des bêlements de brebis à l’agonie, sinon je vais me retrouver à Sainte-Anne. Tant pis. J’abandonne. Sainte Antoine, dix francs, si je n’ai pas de contravention ? Tout ça, c’est la faute du gouvernement. Je voterai contre aux prochaines élections. Ah ! Ah !... »

 

Le Docteur (deux heures plus tard) : - Chère Madame, je vous trouve bien nerveuse. Votre tension est beaucoup trop élevée  Il faut absolument beaucoup de repos, pas de contrariétés, et le plus grand calme. J’insiste : le plus grand calme…

Par cousudamour
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